par Edouard Husson 3 avril 2025 Le Courrier des stratèges
Les supporters de Trump sont souvent déçus, ces jours-ci. Il y a l’impression dominante que le président, au début de son second mandat, patine. Il essaie beaucoup de choses mais ça n’a pas l’air de prendre. Le plus déconcertant, c’est le revirement au Proche-Orient, avec le déclenchement d’une guerre contre Ansarallah au Yémen et il y a l’angoissante question qui monte: y aura-t-il une guerre contre l’Iran? En réalité, la question de fond qui se pose est la même que pour Franklin Roosevelt: la guerre est-elle la seule façon, pour les Etats-Unis, de s’en sortir, à l’opposé des intentions initiales du président en campagne?
Le soir de sa réélection, j’ai comparé Donald Trump à Franklin Roosevelt, le président des années 19333-1945. Quand il quittera la Maison Blanche en 2028, Donald Trump aura dominé la politique américaine, comme son prédécesseur prestigieux, pendant une douzaine d’années – de l’annonce de sa candidature, en 2016, à la fin d’un second mandat.
Il y a bien une différence: Franklin Roosevelt a fait trois mandats d’affilée et il est mort au début de son quatrième mandat. Aujourd’hui, un président américain ne peut pas se présenter plus de deux fois d’affilée. Mais, comme on le sait, Donald Trump s’est fait voler sa réélection en 2020. Il a donc été élu, en fait trois fois! Et l’équipe Biden ayant tout fait pour l’empêcher de se représenter en 2024, elle a obtenu l’effet inverse: Donald Trump est resté au centre du jeu politique pendant les quatre ans de la présidence démocrate.
Il y a une troisième ressemblance avec la présidence Roosevelt: la méthode retenue pour sauver l’économie américaine patine. Rappelons-nous que Franklin Roosevelt a commencé par confisquer l’or des particuliers et bloquer les sorties d’or de la Fed vers le reste du monde. C’était un protectionnisme monétaire: il s’agissait de garder suffisamment de monnaie métallique pour pouvoir créer du billet vert à foison afin de stimuler la demande intérieure mais sans faire de l’inflation.
Et pourtant, l’immense machine de l’économie américaine n’est jamais vraiment repartie avant 1939-1940, quand la machine industrielle américaine s’est mise à fabriquer des armes et des équipements militaires, massivement, d’abord pour la Grande-Bretagne puis pour l’URSS et la guerre contre le Japon.
Pourquoi le protectionnisme de Trump va rencontrer des difficultés
Bien entendu, la situation de Donald Trump n’est pas comparable en tout à celle de Roosevelt. D’une part, les Etats-Unis sont dans une situation de surabondance monétaire, avec un dollar qui reste la monnaie de réserve mondiale. D’autre part, les Etats-Unis sont largement désindustrialisés par rapport à l’ère Roosevelt.
C’est pour cette raison que la méthode retenue par Donald Trump est celle du protectionnisme. Il s’agirait de relancer le marché intérieur, faire baisser le dollar pour favoriser les exportations et attirer des investissements des entreprises étrangères ou des retours d’entreprises américaines aux USA.
Le sujet du protectionnisme est complexe et sujet à de nombreuses controverses. On oublie souvent qu’Adam Smith était favorable, pragmatiquement, au protectionnisme quand il s’agissait de protéger une population d’une concurrence déloyale. C’est d’ailleurs l’argument utilisé par Trump pour justifier la mise en place de droits de douane. En réalité, le risque d’échec de sa politique ne vient pas du protectionnisme en soi (pas plus qu’il n’existe de libre-échange abstrait) mais du manque de main d’œuvre formée pour les emplois de la troisième révolution industrielle. Les Etats-Unis ne sont plus capables de produire, dans un certain nombre de secteurs.
C’est pourquoi je rejoins, par un autre chemin, les analyses qui doutent de la réussite de la politique protectionniste de Trump. Et je suis bien d’accord pour dire: le président 45/47 va-t-il se retrouver devant une situation assez semblable à celle de Roosevelt: celle de voir la guerre comme le meilleur moyen de relancer l’économie américaine.
La guerre comme seule issue?
Non seulement Donald Trump ne peut pas compter sur une réindustrialisation rapide mais il doit tenir compte du fait que la capacité de négociation internationale des USA n’est plus la même que lors des présidences Roosevelt. On le voit bien dans le cas de la négociation sur l’Ukraine. Elle sera plus lente que ce que souhaite Trump parce que la Russie est, objectivement, devenue la première puissance militaire du monde et ne pliera à aucune des injonctions de la partie américaine tant qu’elle n’aura pas atteint ses objectifs en Ukraine.
De même, on avait cru que Trump avait imposé sa volonté en faisant racheter par Blackrock deux ports au Panama. Mais le gouvernement chinois a été en mesure de bloquer la vente.
Et puis on voit bien comment les gouvernements européens mettent des bâtons dans les roues de Trump. Ou comment Netanyahou a fait capoter le cessez-le-feu de Gaza.
Ce n’est pas un scoop: Trump est américain. Il voit le temps qui passe comme un ennemi. Et ceci d’autant plus qu’il a lui-même 78 ans et doit réussir beaucoup avant les élections de mi-mandat. Alors comment faire si les négociations avec la Russie ou les grands projets diplomatiques et économiques du mandat patinent?
C’est là que réside la principale tentation pour Trump et son équipe: relancer l’économie américaine par l’industrie de la défense – en continuer à alimenter l’immense budget de la défense comme ses prédécesseurs. Et faire la guerre: aujourd’hui contre le Yémen d’Ansarallah; demain, peut-être, contre l’Iran.
Le risque d’une guerre contre l’Iran, tout le monde le sait, c’est de paralyser l’économie mondiale en arrêtant les routes commerciales du Golfe Persique, en faisant monter en flèche les prix du pétrole et du gaz. Mais précisément, n’est-ce pas la tentation que peut avoir un président américain pour trancher le nœud gordien des difficultés. Avec l’idée qu’il n’y aurait rien de mieux qu’une énorme secousse de l’économie mondiale pour rebattre toutes les cartes.
D’un côté, la sagesse quelque peu mercantile des pays du Golfe, avec leurs capacités de refinancement de l’économie américaine, de l’autre la puissance combinée de la Russie et de la Chine pèsent contre une telle prise de risque par Donald Trump. Mais il est important d’identifier les failles du dispositif trumpien car nous savons bien que c’est à les élargir que travaille Benjamin Netanyahou, pour obtenir la guerre contre l’Iran qui est son obsession depuis vingt-cinq ans.